Posted in Au Bazar des rencontres Récits rencontres

L’homme aux yeux humides

L’homme aux yeux humides Posted on 18 novembre 20173 Comments

larm-rmah on unsplash

PARIS

15 heures et cinq minutes

Une jeune femme sort d’un atelier de danse. Son ventre crie famine. S’il n’y avait pas toute cette agitation autour d’elle, elle entendrait distinctement le petit alien qui gargouille au fond de son ventre.

Elle s’engage dans une boulangerie et en ressort une part de quiche chaude à la main. Les doigts lui brûlent sous la serviette blanche, elle se presse. Elle parcourt du regard les environs afin de trouver de quoi s’asseoir pour manger son déjeuner tardif.

Ses yeux s’arrêtent sur un arrêt de bus et son banc délaissé par les passagers. Devant le banc les piétons se pressent pour héler un taxi. La concurrence est rude et les taxis pas assez nombreux en ce jour de grève. Elle s’amuse de toute cette agitation. Elle prend plaisir à observer ces passants vivre alors qu’elle s’apprête à satisfaire son estomac.

Assise depuis peu sur le banc, un homme s’approche. Il s’assoit près d’elle. Elle se sent un peu mal à l’aise avec son déjeuner à côté de cet homme qui semble sans-abri. Elle se sent idiote de ressentir cette gêne. Elle se concentre sur sa quiche en veillant à ne pas déranger l’homme, ni à l’être par lui.

Son déjeuner avalé, l’homme lui demande un sourire aux lèvres :

« Alors, ce n’était pas si terrible ? »

La jeune femme sourit à son tour de cette remarque. A t-il lu dans ses pensées ? A t-il perçu son sentiment ? Après tout ce ne serait pas impossible.

D’une, elle n’a jamais été douée pour cacher ce qu’elle ressentait, ses joues avaient peut-être rosies sans qu’elle s’en aperçoive. De deux, il est fort probable que ces hommes et ces femmes développent une certaine sensibilité. Ils sont probablement réceptifs aux mimiques et postures qui trahissent la gêne des passants.

Tout à son habitude, la jeune femme s’engage tout naturellement dans une discussion avec cet homme doté d’humour. Ce qui a tout pour lui plaire.

Dans le brouhaha parisien une bulle se forme autour d’eux. Ils échangent un long moment assis l’un à côté de l’autre, manteau contre manteau.

Il lui dépeint un bout de sa vie. Il a été à l’armée mais il s’est fait virer. Il évoque un bon ami de cette époque. Il a vécu à Paris puis un temps à Toulouse. Tiens, cela leur fait un point commun, songe la jeune femme. Il lui parle de ses problèmes avec l’alcool, de la vie qu’il a eu avec différentes femmes. Des relations qui se sont toujours soldées par une séparation.

Une vie humaine avec ses joies et ses peines.

Elle aimerait en savoir plus sur la vie de cet homme et discuter des heures durant sur ce banc.

Il lui confie au fil de la conversation qu’il a une fille à peu près de son âge, Laure. Elle se demande s’il est toujours en lien avec sa fille. Mais par pudeur ne lui pose la question.

Elle jette un œil à son portable, à contre coeur, elle lui annonce qu’elle doit partir pour ne pas être trop en retard. Une amie l’attend un peu plus loin dans Paris. Ils imaginent ensemble le trajet possible à pieds. Prévenant, il fouille dans sa mémoire pour lui indiquer le chemin le plus rapide.

Cet homme est attachant.

Sur le départ il la prend dans ses bras et lui fait une bise. Sa barbe naissante contre sa joue la gratte.

Depuis qu’ils ont évoqué sa fille, tout du moins a t-elle l’impression, il a l’air ému.

Il a les yeux humides. Elle lui propose un mouchoir. Il décline et lui explique qu’il a souvent les yeux qui pleurent tout seuls.

Pourtant à la fin, c’est bien de l’émotion qu’elle lit dans son regard. Elle lui dit qu’elle est heureuse de l’avoir rencontré qu’elle a passé un bon moment en sa compagnie et qu’elle ne l’oubliera pas.

Elle le quitte, après un dernier contact, une main posée sur son épaule. Elle marche en direction de la bouche de métro. Il lui crie un dernier « Fais attention à toi. ».

Elle avance un pied devant l’autre. Elle se sent envahie d’une grande émotion. Elle est touchée. Une larme coule quand elle s’engouffre dans le métro St-Paul.

C’est promis, Philippe, elle ne t’oubliera pas. Les échanges comme ça ne s’oublient pas.

L’homme n’est pas fait pour être seul. Il est fait pour recevoir de l’attention, de l’affection, de la tendresse et être aimé.

De cet échange, ce n’est pas la canette d’alcool qu’il buvait qu’elle retiendra, mais plutôt ses deux yeux humides qui la fixaient avec intensité et cette chaleur humaine qu’ils ont pu se transmettre l’un à l’autre.

Pour celles et ceux que ça intéresse, je vous invite à découvrir le média Sans A_ qui rédige de très beaux articles pour “rendre visible les invisibles” et donner la parole aux personnes exclues et en situation de précarité.

crédit photo Larm-rmah on unsplash

3 thoughts on “L’homme aux yeux humides

  1. Merci pour ce beau partage qui est comme un joli conte de Noël , tristesse mais humanité et sensibilité … Une écoute , un regard , un petit geste ….en pleine conscience c’est un don inestimable , un trésor tellement rare et pourtant si simple…. il y a tant de solitude partout autour de nous ..magnifiquement écrit bravo !

  2. Magnifique , émouvant et d’une grande subtilité dans les émotions . Nous aimerions tous rencontrer des anges sur notre chemin quand la solitude est au rendez-vous de certains carrefours de la vie … nous sommes tous reliés merci à toi de nous le dire si joliment …

  3. Une telle rencontre ne s’oublie pas. Intense… Un vrai contact, au contraire des échanges lisses qui rythment souvent notre quotidien, car chacun a quelque chose à perdre ou à gagner dans les échanges. Vous avez établi le lien pour le lien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :